lundi 14 novembre 2022

7 minPar Pauline Moullot et Thibaut Sardier – Photos Quentin Vernault
 

Cet article est issu du n° 20221114

Face à l’inaction climatique et aux projets écocides, comme l’installation de grandes réserves d’eau dans les Deux-Sèvres, de plus en plus de militants estiment légitime de durcir leurs modes d’action. Jusqu’à la violence ?

Sous escorte des forces de l’ordre, les engins ont regagné le chemin du chantier. Les travaux ont repris la semaine dernière à Sainte-Soline (Deux-Sèvres). Cette deuxième bassine en construction est la plus grande des seize réserves de substitution qui vont être édifiées sur le bassin de la Sèvre niortaise, dans l’ancienne région Poitou-Charentes. L’objectif de la Coop de l’eau, à l’origine du projet, est de sécuriser l’irrigationde 220 exploitations agricoles, grâce à ces retenues qui permettent de stocker l’eau en hiver, quand elle est abondante, en pompant dans les nappes, pour pouvoir l’utiliser en été. La mégabassine est devenue en l’espace de quelques jours le symbole des débats sur l’inaction climatique et les moyens mis en œuvre pour y répondre.

Le week-end du 29 et 30 octobre, une grande manifestation, interdite par les autorités, a rassemblé des milliers de personnes et s’est soldée par de violents affrontements entre manifestants et forces de l’ordre, chaque camp faisant état de dizaines de blessés. Contournant les barrages de gendarmes pour rejoindre la zone de manifestation, interdite d’accès et survolée par les hélicoptères, les opposants avaient investi un champ, prêté par un agriculteur voisin, pour y établir leur camp de base. Sans pour autant s’y installer durablement : ils avaient commencé à quitter les lieux dès le 1er novembre, et réclamé au gouvernement un moratoire sur les retenues d’eau. Les trois tours de guet entourées de palissade donnant au terrain des airs de village gaulois d’Astérix ont depuis été partiellement détruites.

Territorialisation des luttes

En commentant le 8 novembre le redémarrage du chantier, l’entourage de Gérald Darmanin s’est félicité : «La fermeté a payé, aucune ZAD ne s’est installée.» Qu’importe si les manifestants assurent n’avoir jamais voulu investir le terrain de cette manière. De la part du gouvernement, ce soulagement n’a rien d’anodin : en 2018, la plus emblématique de ces «zones à défendre», celle de Notre-Dame-des-Landes, a contraint l’Etat à renoncer au projet de construction d’un nouvel aéroport près de Nantes, et à autoriser le maintien d’une gestion collective du territoire autour d’une agriculture paysanne respectueuse du bocage. Dans toute la France, Notre-Dame-des-Landes a inspiré de nombreuses mobilisations citoyennes opposées à des projets d’aménagement, jusqu’à faire de la ZAD «un laboratoire du politique, qui est peut-être la préfiguration de la démocratie par l’occupation d’un espace», écrit la philosophe Sandra Laugier (ancienne chroniqueuse pour Libération), coautrice du livre Revendiquer l’espace public (CNRS éditions), qui s’intéresse notamment aux mouvements d’occupation des places, des printemps arabes à Occupy Wall Street.

Sainte-Soline, espace d’expérimentation démocratique ? L’idée est contre-intuitive dans notre système représentatif où les choix d’aménagement du territoire sont validés par les élus, suivant les recommandations d’ingénieurs et d’experts. Cette future mégabassine «s’inscrit dans le cadre du projet de territoire pour la gestion de l’eau qui a été approuvé en 2019 à la quasi-unanimité des collectivités», rappelait Elisabeth Borne le 2 novembre au Sénat.Ces derniers jours, de nombreux éditorialistes ont dénoncé la constitution d’un «Zadistan», et voyant dans ces expérimentations hors des cadres de l’Etat l’expression d’un «fanatisme déconstructeur», pour reprendre l’expression de l’éditorialiste du Figaro Vincent Trémolet de Villers. Dans l’hebdomadaire Franc-Tireur, Christophe Barbier estimait de son côté que les militants écologistes commettaient une «faute politique grave et une sorte de trahison démocratique» dans le refus de proposer «des solutions viables» à la société pour atteindre des objectifs écologiques pourtant largement partagés. Pourtant, «ces mouvements ne se résument pas à de l’occupation, estime Sandra Laugier. C’est une revendication d’appartenance à un lieu où s’expérimente une nouvelle forme de relations entre les citoyens. C’est une matérialisation de l’espace public». Pour la philosophe, ces mobilisations permettent de revenir à une idée fondamentale de la démocratie, selon laquelle chaque citoyen est légitime à décider du bien commun.

La multiplication de ces initiatives sur le territoire confirme le processus de territorialisation des luttes amorcé depuis une décennie. «A partir du moment où la crise climatique et celle de la biodiversité deviennent les enjeux politiques majeurs, la question du territoire devient forcément centrale, constate le géographe Philippe Subra, auteur notamment d’une Géopolitique de l’aménagement du territoire (Armand Colin). Et puisque la crise environnementale est devant nous, le phénomène va devenir structurel.» Le «zadisme» des années 2010 a évidemment des précédents, notamment dans les années 70 et 80 avec la lutte au Larzac contre l’extension d’un camp militaire ou les manifestations à Creys-Malville et Plogoff contre l’implantation de centrales nucléaires. Mais le contexte actuel est totalement différent : «Nous sortons du consensus qui s’était imposé dans les années 60 autour du triptyque “moderniser, équiper, développer”. Les désaccords profonds qui s’expriment aujourd’hui sont le signe que la société est en train de redéfinir l’intérêt général», explique Philippe Subra. A ses yeux, un nouveau consensus finira probablement par s’établir, mais difficile de dire à quelle échéance, tant les clivages sont profonds pour l’instant.

Désobéissance civile

Face à l’immense cratère à ciel ouvert qui commence à être creusé à Sainte-Soline, la suite de la mobilisation s’organise. Un appel à une nouvelle manifestation d’ampleur nationale devrait être lancé d’ici la fin du mois. Cela fait déjà cinq ans que le collectif Bassines non merci (BNM) s’est formé, et tente par tous les moyens de s’opposer à «l’accaparement de l’eau» et à la «fuite en avant» d’un modèle agricole «productiviste». Depuis plus d’un an, et la construction d’une première bassine dans le marais poitevin qui n’a pas pu être remplie à 100 % de sa capacité pour sa première année d’utilisation en raison de la sécheresse, «on a fait monter la pression», raconte Julien Le Guet, porte-parole du collectif. Finies les manifs de «bisounours» des premières années de combat, comme il les décrit lui-même. La désobéissance civile pour lutter contre des projets jugés «écocidaires» est devenue légitime, et parfois vue comme le seul moyen de se faire entendre.

«Au sein de BNM et de la coalition d’organisations, on a des débats stratégiques très ouverts sur les diverses modalités d’actions possibles. Ce qui fait qu’une lutte marche, c’est un ensemble de leviers qu’il faut tous prendre au sérieux. On ne peut pas hiérarchiser entre les recours [en justice], les manifs, et les moyens plus radicaux», expose Benoît (1), habitant de la ZAD de Notre-Dame-des-Landes et militant des Soulèvements de la terre. Ce collectif porté par des figures de la lutte contre l’aéroport, partisan de la radicalité, a rejoint la lutte contre les bassines l’année dernière, lors de la première manif d’ampleur. «Localement, à ce moment-là, les gens étaient mûrs pour aller au-delà des étapes légales classiques», se souvient le militant. Aujourd’hui, «on voit les limites du simple exercice démocratique», insiste Julien Le Guet. Un constat souvent confirmé par les chercheurs. Dans son essai Inutilité publique (Amsterdam), l’historien Frédéric Graber montre par exemple que les enquêtes qui déclarent l’«utilité publique» des projets d’aménagement prennent très rarement en compte les avis négatifs, qu’ils soient exprimés par des citoyens, par des collectifs ou par des municipalités : «On cherche moins à enquêter qu’à fabriquer du consentement. Les enquêtes publiques n’ont rien à voir avec la démocratie participative», expliquait-il à Libé, le 8 novembre.

En s’affranchissant de la légalité, «il faut remettre à sa place la question de la violence, elle est du côté de ceux qui sont en train de ravager l’environnement», poursuit Benoît à propos des débats qui ont suivi la dernière mobilisation.«On dit que les actions militantes sont violentes. Je parlerais plutôt de légitime défense face à une énorme violence institutionnelle», confirme Alessandro Pignocchi, auteur de BD, ancien chercheur en sciences cognitives et en philosophie, proche des Soulèvements de la terre. Pour chaque camp, l’enjeu est de ne pas être considéré comme celui de la violence : «La question qui se pose à chaque fois, c’est “à qui l’opinion attribue-t-elle la responsabilité de la violence ?” rappelle Philippe Subra. Dans les manifestations contre le barrage de Sivens, où un militant a été tué par les forces de l’ordre, et à Notre-Dame-des-Landes où la violence des évacuations policières a indigné, les projets ont finalement été abandonnés au motif qu’ils suscitaient trop d’opposition.»

Pour expliquer que ces moyens d’action prennent de plus en plus d’ampleur, Benoît évoque «le sentiment que le gouvernement ne fait pas ce qu’il devrait faire, beaucoup plus fort qu’il y a dix ans. Quand on a commencé à se battre, la crise climatique était déjà là, mais là, l’urgence à agir a décuplé». Un constat largement partagé. Dans un essai à charge intitulé «Chaque geste compte» – Manifeste contre l’impuissance publique (Gallimard, parution le 23 novembre), le philosophe Dominique Bourg et l’historien Johann Chapoutot (chroniqueur à Libération) dressent la liste des manquements de l’Etat, à commencer par les mesures les plus basiques comme des décrets interdisant les jets privés. Pour Alessandro Pignocchi cependant, «l’Etat agit, et efficacement. Pas pour enrayer la crise écologique mais pour mettre à l’abri les classes dominantes contre ses effets, notamment en leur assurant un accès à des ressources de plus en plus rares», affirme l’ancien chercheur, voyant un bon exemple dans l’accaparement de l’eau au profit d’acteurs de l’agro-industrie à Sainte-Soline. Des accusations démenties par la Coop de l’eau, le porteur de projet, qui met en avant la diversité des profils des agriculteurs raccordés aux bassines, invoquant le «partage» et la «mutualisation» permis par les retenues. A Sainte-Soline, douze exploitations bénéficieront de la mégabassine.

«Opposition citoyenne»

Pour les participants de la dernière manifestation, la «légitimité» de la mobilisation, à savoir «prendre le chantier et le rendre inopérant», ne fait pas de doute. Ce jour-là, «tous ceux qui entraient sur le champ entraient dans une démarche de désobéissance civile», raconte Julien Le Guet. Parmi eux, «des papis et mamies prêts à avaler de la lacrymo», mais aussi des élus, députés et eurodéputés, en écharpe. Sans appeler directement à la violence ni la condamner fermement, ils assument de s’en prendre à du matériel. «Mais on ne va jamais viser une personne ou une ferme», insiste Benoît. Cet état d’esprit reflète une évolution en cours dans les répertoires d’action du monde militant. En 2020, dans son essai Comment saboter un pipeline (La Fabrique), vendu en France à plus de 7 500 exemplaires et devenu une référence du militantisme écolo, le chercheur et activiste suédois Andreas Malm s’interrogeait sur les limites de la désobéissance civile sous forme de manifestations et autres grèves du climat : «La non-violence absolue sera-t-elle le seul moyen, restera-t-elle à jamais l’unique tactique admissible dans la lutte pour l’abolition des combustibles fossiles ?»

Dans leur manifeste, Dominique Bourg et Johann Chapoutot mettent en garde : si «l’inaction et l’irresponsabilité écologique des “gouvernants”» explique aujourd’hui la désobéissance civile, elle «pourrait [aussi] fonder le recours à l’action directe chez des militants» et susciter une multiplication des actions de sabotage contre les golfs ou les stockages d’eau. De quoi justifier l’accusation en «écoterrorisme» d’ores et déjà portée par Gérald Darmanin ? Pour le géographe Philippe Subra, «les coupeurs de tuyaux ne sont en aucun cas des terroristes». Dans le cas de Sainte-Soline, «même l’accusation de sabotage est discutable, puisque l’installation ne fonctionne pas encore. On est loin de la destruction d’une infrastructure qui fournirait eau ou électricité à toute une ville». «Les tuyaux de la mégabassine ont été coupés à la disqueuse en plein jour, poursuit Alessandro Pignocchi. C’était en présence de 7 000 personnes qui acceptaient toutes ce mode d’action, et avec le soutien d’une partie non négligeable de la population. Un Etat qui traite de terroristes une portion si considérable de sa population est un Etat qui se sent acculé.»

Autre vétéran de la lutte contre Notre-Dame-des-Landes, Julien Durand observe la nouvelle mobilisation en cours. Et insiste sur la nécessité de mobiliser largement sur ces projets : «Sur les bassines, il faut une opposition citoyenne. Le monde paysan ne peut pas tout seul faire entendre raison à la tendance productiviste agricole et au gouvernement.» Il insiste : «A Notre-Dame-des-Landes, on en a fait une lutte citoyenne et on a gagné à la fin. Seuls, on n’aurait pas gagné.»