La gestion croquignolesque de la commune et station de ski d’Albiez-Montrond en Maurienne suit son cours. Sans que rien, ni personne, n’y mette pour l’heure le holà.

Patricia Cerinsek – L’Eclaireur Rhône-Alpes


Page Facebook – Office de tourisme Albiez

En février, on avait laissé Albiez, charmant petit village et station de ski de Maurienne en Savoie, à ses affres politico-judiciaires, ses déboires financiers et sa gestion municipale plus qu’hasardeuse. Depuis, ça ne s’est pas vraiment arrangé.

A la suite de notre article, et surtout de la révélation de l’ouverture d’une enquête préliminaire pour prise illégale d’intérêt et favoritisme, on a vu les magistrats financiers de la chambre régionale des comptes débouler à la mairie, parfois accompagnés de gendarmes. On a vu des élus claquer la porte. Trois, et notamment le premier et le second adjoint, respectivement délégués au tourisme et aux finances, ont préféré démissionner. Un quatrième est décédé. Rien à voir dans ce dernier cas avec les affaires communales mais ces désaffections successives ont conduit le préfet, manifestement tout aussi agacé de la tournure des évènements qu’impuissant face à certaines dérives, à organiser des élections municipales partielles, ce 11 septembre.

Ce qui ne devrait pas changer grand-chose même si quatre des six candidats en lice regroupés dans une même liste entendent bien se mêler officiellement des affaires communales après avoir sonné le tocsin en coulisses ces derniers mois.

Car, à Albiez-Montrond, tout tourne autour de la personne du maire, Jean Didier, au centre d’un système particulièrement opaque où les décisions prises en petit comité trouvent leur manifestation dans des comptes-rendus de conseil municipal particulièrement succincts, pour ne pas dire amputés des débats, que ne permet pas de faire transparaitre l’unanimité des votes.

Version “on”, c’est motus et bouche cousue. Version “off”, maintenant que la justice s’en est mêlée, la charge est virulente. « Les dysfonctionnements sont tels qu’il est impossible de pouvoir travailler car pour cela il faudrait une organisation, un pilote dans l’avion, une confiance aussi. Là, on est au degré zéro », témoigne un de nos interlocuteurs sous couvert d’anonymat et qui n’hésite pas à parler d’ « erreur de casting énorme » en la personne du premier magistrat ¹.

« Il y a beaucoup d’incompétence, un peu d’affairisme et une incapacité à organiser quoi que ce soit. Alors, piloter un projet comme celui de la liaison avec les Karellis, qui est un des éléments déterminants de l’avenir d’Albiez malgré la hauteur de la marche à franchir compte tenu de la situation financière… ».

Ce que résume Olivier Martin, un des quatre candidats à l’élection partielle, « pour le maire, la commune c’est son entreprise ». C’est peu dire qu’à Albiez, le mélange des genres interroge, tout autant que la gestion très resserrée, voire familiale, de certaines affaires. On ne reviendra pas sur le feuilleton du gîte de la Villette vendu à l’associé du fils du maire, et où les travaux de terrassement ont été confiés à l’entreprise du maire et ceux d’embellissement au beau-frère du maire. Nous l’avons rapporté le 17 février dernier.

Ni sur le terrassement de la piste de ski La Directissime, confié à l’entreprise du maire sans que celui-ci n’ait manifestement pris la peine de se mettre en retrait lors du vote lui accordant le marché, comme nous relations dans un second article.

A Albiez, les dossiers s’accumulent comme les couches de neige lors d’une bonne saison. La belle-mère du maire a vendu 2 euros le m2 une parcelle à la commune pour que la communauté de communes, maitre d’ouvrage, puisse y construire un réservoir d’eau potable. A charge pour la commune, afin que la communauté de communes (com’ com) puisse réaliser les travaux, de passer une convention de mise à disposition avec Cœur de Maurienne – Arvan. C’est un peu plus compliqué mais la com’ com avait eu l’outrecuidance de proposer 35 centimes le m2…

Un élément clé que l’eau à Albiez. Qui a trouvé un retentissement, plutôt symbolique, le 1er mars dernier. Ce jour-là, les élus de la com’ com viennent, dans un geste de fort mauvaise humeur, couper momentanément l’eau à une résidence touristique à Albiez. L’entreprise, dont le propriétaire, le groupe Avec (ex-Doctegestio) dirigé par Bernard Bensaïd – apparemment adepte de telles pratiques, sans que personne, là non plus, n’y puisse ou fasse rien – ne payait plus ses factures d’eau depuis des années. Manque à gagner pour la com’ com ? 200 000 euros. Symbolique des relations sur le territoire ? Le maire d’Albiez était absent lors de la petite cérémonie.

L’eau, ou plutôt sa gestion, est un élément majeur. A Albiez, le préfet a du reste gelé les constructions le temps que la commune sécurise son approvisionnement en eau potable. Et ça urge. Car, sans constructions nouvelles, la commune ne peut plus compter sur suffisamment de recettes pour équilibrer son budget, notamment après avoir augmenté les impôts de 40%. L’astuce a alors consisté à étaler la dette, jusqu’en 2038.

Ainsi Albiez doit-elle, d’après nos informations, rembourser 8 millions d’euros. « On est dans les dix communes de France les plus endettées », commente un de nos interlocuteurs.

Alors, pour sortir la tête de l’eau, Albiez vend son patrimoine communal. Terrains – à des prix visiblement très élastiques – office de tourisme, WC publics, tout y passe, comme le pointent les quatre candidats de la liste “J’aime Albiez-Montrond, j’aime mon village” dans leur profession de foi.

« On vend tout ce qui nous reste car sur le domaine skiable, on est structurellement déficitaire avec des investissements faits dans une logique aberrante du “je veux une remontée mécanique devant chez moi”, souligne une source bien au fait des dossiers. Résultat, on a un ratio remontée mécanique/kilomètre de piste complètement ahurissant. Avant, le domaine était déficitaire en raison des mauvais choix stratégiques, aujourd’hui, parce qu’on paie le prix de sa restructuration ».

Une restructuration confiée à une filiale de SSIT, groupe détenu majoritairement par le Département de la Savoie. Sans aucun contrôle. D’après nos informations, il avait été demandé qu’une commission spéciale pour le suivi de la délégation de service public (DSP) soit créée. En vain.

En attendant, Albiez vend, parfois à des prix défiant manifestement toute concurrence. D’autant plus que l’avis des Domaines ne s’impose pas pour les communes de moins de 2 000 habitants. L’ancien presbytère a été vendu pour être en partie rénové en résidence de tourisme à un prix que l’on pourrait qualifier d’ami au vu de son emplacement en haut du promontoire : 190 000 euros (plus 70 000 euros, sous séquestre, suspendu à la liaison avec les Karellis).

Le 25 mars, le conseil municipal donnait son feu vert aux travaux avant même la signature du compromis de vente. Coïncidence ? Le nouveau propriétaire, Michel Durand, est un des candidats à l’élection partielle. Le 5e après les quatre de la liste commune, officiellement indépendant. Quant au sixième candidat, personne ne le connait.

Alors, quand déboule l’affaire du tracteur, c’est la goutte d’eau de trop. Pour les trois élus démissionnaires qui, s’exprimant dans Le Dauphiné libéré, auraient mieux vu les 236 000 euros pour l’acquisition à Dauphiné-Poids lourds (groupe Huillier) du tracteur de déneigement aller sur le domaine skiable. Est-ce seulement la seule et vraie raison de leur départ ?

D’après nos informations, les magistrats mais aussi le préfet ont été interpellés sur ce dossier particulièrement confus où le tracteur prévu pour être acheté, puis loué, a finalement été acheté d’occasion à un prix manifestement au-dessus du marché. En même temps que Jean Didier, non plus en tant que maire mais au nom de son entreprise, faisait l’acquisition d’un poids lourd acheté à un garage du même groupe Huillier.

Qu’a t-il qui a été promis ? Arrangement ou négociation ? En mai 2021, comme le montre une délibération, le maire faisait état d’une offre de prêt, gracieuse, du tracteur en échange de son achat. Donc sans mise en concurrence comme l’oblige pourtant la commande publique. Avant de faire marche arrière devant le refus de certains conseillers…

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